35 puces sous la peau : rencontre avec l’homme le plus connecté d’Europe

Il peut soulever des capsules de bouteilles de bière, des pièces de monnaie ou des clous avec ses doigts. Il peut même déverrouiller sa voiture, son ordinateur, son smartphone, son bureau, entrer chez lui ou lancer une vidéo sur YouTube en scannant son propre bras.

Patrick Paumen, alias Vicarious, est un Néerlandais qui détonne à Heerlen, ancienne cité minière du sud des Pays-Bas, enclavée entre la Belgique et l’Allemagne. Dans cette ville de 90 000 âmes environ, loin de l’agitation de la grande Amsterdam, l’homme se définit comme “cyborg”. Pour désigner des personnes comme lui, on dit parfois “biohacker”, un terme qui rassemble beaucoup de choses, voire transhumaniste, sans que ce soit plus précis. Dans la vie civile, il travaille comme agent de sécurité ou ponctuellement comme administrateur système.

Patrick Paumen possède 35 implants dans le corps : des aimants, des leds, des puces RFID, de déverrouillage et même une de paiement sans contact.

Patrick Paumen possède 35 implants dans le corps : des aimants, des leds, des puces RFID, de déverrouillage et même une de paiement sans contact.

© Les Numériques

On le remarque forcément moins qu’un adepte du piercing ou du tatouage, mais Patrick est lui aussi un “extrémiste” de la modification corporelle. Sous sa peau logent plus de 30 aimants et implants avec puce électronique ou led. Son aventure a commencé en 2010 lorsqu’il a assisté à une conférence en Allemagne. “J’ai commandé un implant, un aimant, et j’ai demandé à un pierceur de me l’implanter, mais il a répondu non, s’amuse-t-il. Alors, je me le suis fait moi-même.” Avec son couteau, il pratique une incision sur le dessus de sa main et y installe un aimant qui forme aujourd’hui une bosse très visible.

Pionnier du biohacking

Patrick Paumen n’a pas l’air de s’émouvoir de cette procédure. Il explique que cela ne fait pas spécialement mal et qu’il n’y a aucun danger pour la santé, car les puces sont recouvertes d’une substance bioproof (verre, titanium). Il ne grimace même pas lorsqu’il s’injecte son 35e implant dans le bras en notre présence, perçant sa peau avec une seringue pourtant bien large afin d’insérer une puce de 1 mm de diamètre.

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“Il faut des gens qui expérimentent”, explique Patrick qui aime l’idée d’être un des pionniers du biohacking, de s’afficher comme quelqu’un d’un peu unique. Aujourd’hui, on estime qu’environ 10 000 personnes sont munies d’implants corporels dans le monde. Cette pratique est surtout répandue en Europe du Nord, particulièrement en Suède où on utilise cette technologie pour déverrouiller les portières de voiture, s’acheter un café ou valider une entrée dans la salle de sport.



  • Injection d’une puce RFID sous la peau | © Les Numériques

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La première puce sous-cutanée de ce genre remonte à 1998. Kevin Wawrick, un scientifique britannique, se fait alors implanter un émetteur RFID dans le bras gauche. Un autre “primo-cyborg”, un certain Amal Graafstra, semble avoir plus inspiré Patrick. En 2013, il crée l’entreprise Dangerous Things, dont ce dernier est devenu l’un des ambassadeurs. C’est sur ce site qu’il acquiert la plupart de ses puces, moyennant plusieurs dizaines ou centaines de dollars. Chaque paquet est livré avec le matériel d’injection, de désinfection, et évidemment quelques goodies.

La pièce maîtresse du Néerlandais n’a cependant rien à voir avec Dangerous Things. Patrick estime être le premier à s’être implanté un moyen de paiement sans contact sous la peau. Après s’être renseigné auprès de sa banque, il a commandé une puce de la taille d’une carte SIM, l’a fait protéger par une substance bioproof et l’a glissé dans sa main au prix d’une belle cicatrice. Problème : après trois ans et comme toute carte bancaire, ladite puce a expiré et Patrick a dû se faire de nouveau charcuter pour la remplacer et payer ses consommations tout en laissant sa CB à la maison.

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C’est d’ailleurs cette puce qui lui vaut ses meilleures anecdotes. “Parfois, les caissiers me demandent comment j’ai fait pour payer et appellent leurs collègues pour leur montrer”, s’amuse-t-il avec de grands gestes.

“Si vous voulez me traquer, traquez mon smartphone”

Est-il possible de pirater Patrick Paumen ? À l’en croire, la tâche serait compliquée. Il faudrait d’abord savoir qu’il possède des implants, où ils sont localisés, leur fonction, la fréquence de lecture, ainsi que le protocole utilisé. “Si vous voulez me traquer, traquez mon smartphone”, renchérit-il. Le Néerlandais peut reprogrammer régulièrement ses implants et en modifier les données sans avoir recours au bistouri, juste avec son smartphone ou un lecteur dédié.

Patrick explique également sa philosophie en matière de données personnelles. Il affirme par exemple ne pas utiliser de technologies telles que Face ID ou ses empreintes digitales pour se connecter à ses appareils ou apps. S’il peut utiliser ses implants, il le fait. Sinon, un code ou un gestionnaire de mots de passe font l’affaire.

Sur son ordinateur, Patrick dispose d'une radiographie de ses mains sur laquelle on voit certains des implants.

Sur son ordinateur, Patrick dispose d’une radiographie de ses mains sur laquelle on voit certains des implants.

© Les Numériques

Autre interrogation que nous lui soumettons : peut-il passer les contrôles à l’aéroport sans souci ? Avec son détecteur de métal, il nous prouve en direct que rien ne sonne lors d’une fouille et affirme ne rencontrer aucun problème avec les scanners plus poussés présents aux frontières.

ACKspace, lieu de sociabilisation et d’expériences

À Heerlen, Patrick a cofondé un hackerspace (ACKspace) fin 2010. “Nous avons au total 17 participants et c’est un lieu où nous nous réunissons pour partager nos passions et notre savoir-faire”, précise-t-il. Ce lieu éminemment dédié à la tech arbore un petit côté Stranger Things des années 1980 et regorge d’outillages, de références à la culture cyber, ainsi que de matériel pour bricoler. On y trouve des imprimantes 3D, un poste à soudure, un drôle de minibar ou encore une salle dotée d’un canapé et de consoles de jeu. À ce sujet, Patrick s’avoue fan d’Assassin’s Creed et évoque Terminator, Matrix ou Robocop quand il s’agit de puiser dans ses inspirations pour comprendre sa démarche.

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Vue du hackerspace de Heerlen.

Vue du hackerspace de Heerlen.

© Les Numériques

Son goût pour la technologie ne s’arrête pas au corps. Dans sa voiture (une Citroën), Patrick a bidouillé le tableau de bord et installé un jeu de lumières. Quand le hackerspace est ouvert — et que quelqu’un s’y trouve —, une lumière verte est diffusée dans le bolide. Dans le cas contraire, c’est une lumière rouge. Sur un parking, Patrick nous demande si nous souhaitons voir un truc marrant : grâce à un petit appareil électronique, il ouvre à distance le capot de rechargement d’une Tesla qui n’est pas la sienne…

Patrick n’est pas un superhéros

Quand on évoque des travaux poussés tels ceux de Neuralink, l’entreprise cofondée par Elon Musk et qui vise au développement d’implants cérébraux censés booster les performances humaines, Patrick juge l’initiative “intéressante”. Concernant l’implant qu’il rêverait d’avoir, il réfléchit quelques instants avant de répondre : “Un implant permettant d’obtenir des données de santé sur mon propre corps, comme le contrôle du glucose.” Un marché de la puce dédiée à la santé encore naissant puisqu’on estime qu’il atteindra seulement 6 millions de dollars d’ici 2027.

Patrick ne croit pas non plus à la démocratisation des implants. Selon lui, à l’instar du piercing ou du tatouage, il existe de nombreuses barrières à leur universalité, à commencer par la culture ou la religion, mais aussi plus simplement le rapport au corps. Il n’a d’ailleurs pas vocation à convaincre ses semblables et ne fait “pas de porte à porte comme les religieux”. Quant à la loi, elle permet aux citoyens de faire ce qu’ils souhaitent de leur corps. Patrick le résume ainsi : “Mon corps, mon choix, mes implants.”

Patrick déverrouille sa voiture avec sa main.

Patrick déverrouille sa voiture avec sa main.

© Les Numériques

Loin des clichés sur son art, Patrick se voit davantage comme un cyborg soft que comme un Iron Man en devenir. “Ce que je veux, c’est partager de vraies informations sur cette pratique, pas des fake news”, explique-t-il, évoquant tout de même l’aspect conspirationniste naissant au sujet des implants et des micropuces, devenu particulièrement virulent lors de la pandémie de Covid-19.

En parlant de références technologiques et de superhéros, on s’interroge d’ailleurs sur l’origine de son alias, Vicarious. Est-ce un personnage de la culture cyber ? Patrick pianote sur Spotify et augmente le volume de l’autoradio dans sa voiture : “Non, c’est une chanson de Tool, un groupe de progressive metal. Je me cherchais un pseudonyme pour mes activités en ligne et j’ai pensé à ça.”

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