Un partenariat entre requins et Hommes mène à l’une des plus grandes découvertes marines de la dernière décennie

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Alors que s’ouvre la COP 27 en Égypte, de plus en plus d’études démontrent le rôle crucial des herbiers marins pour la survie des océans et la lutte contre le changement climatique, tout comme celui des requins. Récemment, des caméras montées sur des requins-tigre ont permis à des scientifiques de trouver le plus grand herbier marin connu à ce jour. Situé aux Bahamas, il s’étend sur 92 000 kilomètres carrés. Détenant ainsi presque 25% du stock de carbone mondial, c’est une découverte pleine d’espoir pour le changement climatique.

Les écosystèmes des herbiers marins jouent un rôle de plus en plus reconnu dans le soutien de la santé des océans. Ils favorisent la productivité biologique, la biodiversité des océans, les ressources halieutiques et la séquestration du carbone, tout en protégeant les rivages des tempêtes. Ces zones piègent et stockent en permanence des quantités massives de carbone dans les sédiments, contribuant à environ 17% du carbone organique total enfoui chaque année dans les sédiments marins — appelé carbone bleu.

Malheureusement, les pertes rapides d’herbiers marins au cours des décennies précédentes ont réduit la capacité de séquestration de ces écosystèmes, tout en libérant de grandes quantités de carbone dans l’atmosphère.

Par conséquent, leur conservation est d’une importance mondiale cruciale afin de gérer les émissions de gaz à effet de serre, tout en sauvegardant les nombreuses espèces menacées. Mais elle passe par une connaissance fiable de leur distribution et de leur étendue. Pourtant, ces herbiers restent mal cartographiés dans de nombreuses régions.

Sans compter l’importance que revêtent les requins dans le maintien de ces écosystèmes, en régulant la population de tortues marines ou d’autres herbivores qui s’y nourrissent. Mais le rôle de ces prédateurs s’est élargi de façon inattendue.

En effet, une équipe internationale de chercheurs menée par le Dr Austin Gallagher, fondateur de l’organisation non gouvernementale Beneath The Waves, a équipé des requins de caméras afin de suivre leur mouvement. Les résultats ont dépassé les attentes. Grâce à ce dispositif, les scientifiques ont découvert le plus grand herbier marin connu à ce jour, de plus de 92 000 km² — soit un peu moins que la superficie de la Hongrie. Une bonne nouvelle dans le contexte de la crise climatique. Leurs travaux sont publiés dans la revue Nature Communications.

Sonder l’océan à travers les yeux des requins

Il faut savoir que les bancs des Bahamas sont de vastes zones définies par des sédiments carbonatés, soutenant une grande biodiversité de consommateurs mobiles (requins, tortues, dauphins, lamantins). Le substrat, le sable carbonaté, le régime de température chaud et une lumière abondante atteignant le fond marin sont des conditions appropriées pour les herbiers marins.

Afin de cartographier la superficie totale couverte par ces écosystèmes aux Bahamas, l’équipe a procédé par télédétection, tout en intégrant les estimations d’imagerie satellite précédentes pour générer une estimation composite du milieu. Ces enregistrements ont été associés à une vaste validation au sol, impliquant plus de 2400 relevés par des plongeurs dans toute la zone.

De plus, ils ont recueilli des données via des caméras vidéo attachées aux requins-tigres, permettant de cartographier une superficie conséquente de fonds marins. Effectivement, ces requins parcourent environ 70 km en une journée et atteignent des zones profondes, difficiles d’accès pour les plongeurs.

Le Dr Carlos Duarte de l’Université des sciences et technologies du roi Abdallah et co-auteur de l’étude, explique dans un communiqué : « Les recherches menées par Beneath The Waves ont montré que les requins-tigres passent environ 72% de leur temps à patrouiller dans les herbiers, ce qui peut être observé par les caméras à 360° que nous avons déployées, pour la première fois sur les requins ».

Se basant sur ces données, les chercheurs estiment que l’herbier marin pourrait s’étendre sur 92 000 km², soit le double de la taille de celui situé au large des côtes australiennes, que l’on pensait auparavant être le plus grand du monde. La nouvelle découverte élargit la couverture mondiale connue des herbiers d’environ 41%, selon l’étude.

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Cartes représentant (en haut) les estimations agrégées de la couverture des herbiers marins à partir des sources (en bas) de données existantes et celle de 2022. © Gallagher et al., 2022.

Ce premier partenariat entre les requins-tigres et les scientifiques a conduit à cette découverte majeure et fournit un modèle de collaboration avec de grands animaux marins pour explorer l’océan. L’équipe de recherche a également collecté des carottes de sédiments du vaste écosystème d’herbiers marins afin d’évaluer la quantité de carbone stockée dans les sédiments, révélant finalement que les Bahamas détiennent probablement jusqu’à 25% du stock mondial de carbone bleu.

travail equipe herbiers marins
A et B : Prairie dense de Thalassia testudinum photographiée dans le sud de la Great Bahamas Bank et recueil de données dans une zone d’érosion. C : Requin-tigre adulte nageant au-dessus du Little Bahamas Bank. D : Point de vue d’un requin-tigre, via une caméra, au nord de la Great Bahamas Bank. © (dans l’ordre) Cristina Mittermeier/Austin Gallagher/Gallagher et al. 2022.

En effet, lors d’une conférence TED sur les herbiers, le Dr Duarte révélait qu’un hectare des herbiers séquestre autant de carbone que 15 hectares de forêt amazonienne. Cela est principalement dû au fait que ce sont les écosystèmes les plus productifs de la Terre, pompant d’énormes quantités de CO2 dans la matière organique par photosynthèse, dont une grande partie est directement placée sous terre sous forme de racines et de rhizomes. Il ajoute : « L’absence d’oxygène ralentit la décomposition, et l’absence d’incendies qui renvoient une grande partie du carbone forestier dans l’atmosphère favorise leur stockage à long terme ».

L’importance des requins contre le changement climatique

Sans compter que les scientifiques estiment que les requins, par le simple fait d’exister, ont un rôle à jouer pour maintenir les gaz à effet de serre dans les océans, hors de l’atmosphère. Les requins-tigre, en Australie par exemple, effraient les tortues marines, qui fuient loin des herbiers sous-marins. Ce faisant, les requins empêchent les tortues de surpâturer les herbiers. Comme mentionné précédemment, les herbiers marins sont un important réservoir de carbone bleu. La chute du nombre de requins signifie plus de tortues marines épuisant les herbiers qui, une fois détruits, libèrent leurs réserves de carbone bleu et contribuent au réchauffement climatique.

Il faut savoir également que le corps d’un requin est une autre source de carbone bleu. Ils sont constitués de 10 à 15% de carbone. Lorsqu’ils meurent naturellement, leur corps coule — avec ce carbone — dans les profondeurs de l’océan. Ils deviennent des réservoirs de carbone en haute mer pour des milliers, voire des millions d’années.

Mais la surpêche des requins signifie qu’une grande partie de ce carbone est extrait de l’océan et arrive dans notre atmosphère. La peur des requins entrave également de nombreuses mises sous protection d’aires de répartition.

Finalement, le Dr Austin Gallagher conclut : « Cette découverte devrait nous donner de l’espoir pour l’avenir de nos océans. Cela montre également comment tout est lié. Parce que les requins-tigres sont protégés aux Bahamas depuis de nombreuses années, nous avons pu étudier et surveiller les processus anciens dans lesquels ces animaux sont engagés depuis des millénaires. Les requins nous ont conduits à l’écosystème d’herbiers marins des Bahamas, dont nous savons maintenant qu’il s’agit probablement du puits de carbone bleu le plus important de la planète ».

Il ajoute : « S’ils sont protégés, ces herbiers marins peuvent jouer un rôle crucial dans le ralentissement de l’urgence climatique, alors que le monde s’efforce de déployer une gamme diversifiée de stratégies pour capturer le carbone de l’atmosphère ».

Source : Nature Communications

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